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lundi 3 octobre 2022

Embarqués

« Tous dans le même bateau ! » Expression courante pour indiquer le collectif, ces mots font aussi écho à la pensée écologique en se référant à la Terre en tant que vaisseau mère. Pourtant cette pensée de bon sens n’est pas intégrée par tous ; alors que l’évidence de notre échec à préserver la planète se fait de plus en plus jour, certains se croient encore hors de la mêlée, hors de portée. 


Le film Sans filtre (Triangle of Sadness) prolonge cette réflexion par le truchement d’une croisière aux antipodes du dépliant touristique. Des Happy Few qui surconsomment les richesses en ignorant les besoins des autres, cette fable outrancière décrit l’égoïsme de l’anthropocène à son apogée. Le récit met ainsi en évidence la disparition de la loi, de la justice sociale au profit du… profit justement. Le propriétaire du paquebot est en effet en grande partie responsable du naufrage de ce dernier. Le retour de la Nature en tant que dépositaire de la sagesse primaire, celle des besoins vitaux, vient ici dégager une morale cinglante ; pour survivre, les groupes humains ont besoin d’un leader mais celui-ci, homme ou femme, dirige en fonction de ses propres désirs. La loi du plus fort ou de la survie n’épargne personne et surtout pas les spectateurs embarqués dans ce condensé d’Histoire sociale qui les fait frémir pour l’avenir.



Loin de ces conditions extrêmes, la plupart d’entre nous aiment voyager, et pas seulement en bateau. Mais « Faut-il voyager pour être heureux ? ». L’exposition de la Fondation EDF explore la représentation de notre appétit de dépaysement et de mobilité dans un monde de plus en plus petit, au travers de sujets d'actualité comme la suite de la crise sanitaire ou le changement climatique. 

Entre récit sociologique et parcours imaginaire, Arrangement d’Ange Leccia avec ses soixante-dix globes illuminés nous interpelle sur la face éclairée de notre monde. L’artiste dont nous avions déjà apprécié  Jamais la mer ne se retire au Palais de Tokyo en 2014, réitère cette confrontation paradoxale du monde contemporain à la poésie. Son installation aussi simple (en apparence) qu’efficace nous parle aussi de notre émerveillement d’enfant face aux sphères éclairées. Démiurges à l’instar du Dictateur de Chaplin, les hommes aiment se croire les maîtres du monde et jouer avec ce ballon particulier. Autant de fantasmes de grandeur démultipliés pour une planète unique.



Il est des manières très différentes de percevoir notre réalité commune et d’habiter notre Terre. Pour chacun, la représentation de cette embarcation si particulière ne peut être que singulière et pourtant elle se nourrit de mythes et de symboles qui ont traversé les âges et les cultures, de l’arche de Noé au film Titanic. Leur déconstruction permet une sorte de retour aux sources du ou des sens. 
Certaines œuvres interpellent nos sensibilités pour ce voyage intemporel. Au jardin botanique d’Évreux, EOLE de Catherine Baas nous prend à bord. Entre cabane de Robinson et chaloupe abandonnée, cette œuvre in situ évoque tout à la fois le refuge et le naufrage. Qu’il soit terrestre ou marin, ce cabanon-bateau s’est visiblement échoué pour longtemps en terre normande. Déstructuré par la force des éléments, il s’adresse à notre imaginaire singulier et collectif en interrogeant la notion même d’habitat.  




« Tous dans le même bateau ! » Ce vaisseau mère regorgeant des ressources qui nous ont permis d’évoluer vers une interconnexion incroyable n’est autre que notre planète. Prendrons-nous la mesure des dangers qui menacent notre remarquable et unique embarcation ? Encore faut-il que les Terriens et Terriennes que nous sommes intègrent l’idée d’un destin collectif. Mais avons-nous le choix ? La conquête spatiale ne fera que reporter nos habitudes civilisationnelles ailleurs. Il est grand temps de réagir afin d’éviter le naufrage et d’offrir aux générations futures la possibilité de naviguer dans des eaux plus tranquilles.

 

Barbara Marshall (texte & photos)

 

 

Sans filtre (Triangle of Sadness)

Tous publics - 2022 ‧2h 20m

Palme d'Or au Festival de Cannes 2022.

De Ruben Östlund

 

FAUT-IL VOYAGER POUR ÊTRE HEUREUX ? 

20 mai 2022 - 29 janvier 2023

ESPACE FONDATION EDF, Paris

6 rue Juliette Récamier 75007 Paris

Entrée libre sur réservation

du mardi au dimanche de 12h à 19h (sauf jours fériés)


EOLE

Catherine Baas

Installation in situ pérenne du parcours de sculptures 2018

Jardin botanique 

Bd Gambetta, 27000 Évreux

Horaires du jardin
En semaine : 8h – 17h30 (20h d’avril à octobre)
Le week-end : 9h – 17h30 (20h d’avril à octobre)

jeudi 1 septembre 2022

Les Extases d'Ernest Pignon-Ernest à Bernay

L’exposition se tient dans un lieu unique et remarquable, lieu pour lequel Ernest Pignon-Ernest a eu un vrai coup de cœur : l’abbaye de Bernay. En quittant la rue pour une abbatiale, la volonté de l’artiste serait-elle de trouver des regards apaisés loin du tumulte du monde contemporain ? Ou de nous interroger face à ces corps émaciés d’un autre temps ? Ou encore de stimuler notre propre quête qu’elle soit religieuse ou philosophique ? 

 


L’installation épurée met en scène de manière sobre et spectaculaire à la fois les corps et visages de huit saintes et femmes de vision. Les dessins sur leur support d’aluminium surplombent une eau obscure qui fait office de miroir. Ils sont successivement éclairés avec leur reflet, seul ou en groupe. Les images de ces femmes mystiques, de Marie Madeleine à Thérèse d'Avila, s’offrent en effet au regard au-dessus d’un bassin circulaire. La conjugaison des traits charbonneux et du jeu de lumières dans un espace à la hauteur exceptionnelle porte ces représentations humaines grandeur nature au paroxysme d’une humanité décharnée, mise à nu.



Si l’on ne présente plus Ernest Pignon-Ernest, son travail peut se résumer (à grands traits !) pour les néophytes par la virtuosité de ses dessins et l’idée d’avant-garde de les coller dans des endroits où ils résonnent avec leur environnement. Précurseur du Street Art, cet artiste d’exception travaille sur la mémoire des lieux et le dialogue intime qui se noue avec l’œuvre. Son dessin humaniste et engagé depuis un demi-siècle dénonce souvent racisme et inégalités de toutes sortes. Un autre axe de sa démarche artistique est quasi mystique et d’inspiration baroque avec notamment à Naples sa représentation de Sainte Agathe dans les années 90 puis en 2015, l’image de Pasolini portant son propre corps assassiné.


Alors pourquoi ce choix de Bernay pour les Extases après Avignon, Saint-Denis, Lille, Paris et Nice ? Il s’agit d’abord d’un lieu patrimonial exceptionnel : L’abbatiale bénédictine Notre-Dame de Bernay de style roman est la plus ancienne de Normandie encore intacte. Fondée par Judith de Bretagne (grand-mère de Guillaume le Conquérant) vers 1013, sa construction est menée par le moine bâtisseur Guillaume de Volpiano jusqu’en 1050. Ce trésor roman se situe au cœur historique de la ville.

Une autre raison réside probablement dans l’atmosphère particulière du monument qui saisit les visiteurs dès l’entrée. Combinant un élan architectural impressionnant au silence solennel du dépouillement, l’abbaye nous saisit, nous appelle à nous extraire du temps séculaire. C’est que l’élévation de la pierre invite à celle de l’esprit. Si le soleil est de la partie, l’endroit est baigné de lumière par une série d’étroites ouvertures situées en hauteur. Hautement symbolique, avec ses trois niveaux, l’abbaye est un écrin millénaire de l’art roman et les visiteurs découvriront ses chapiteaux ornés notamment de motifs végétaux, de masques humains ou de monstres.


Véritable invitation à comprendre ces femmes mystiques et leur quête du sacré, l’installation Extases nous emmène entre clair-obscur, reflets de lumière, et souffle divin vers une dimension aérienne. Lorsque le corps qui les retient ici-bas se révèle aussi fin qu’une feuille, ce n’est pas seulement l’élévation ultime qui devient perceptible, mais aussi le miracle des formes et la capacité du dessin de l’artiste à recréer la présence. 
 
Barbara Marshall 
 
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Extases à Bernay jusqu'au 18 septembre 2022
 
Lieu :

Abbatiale Notre-Dame - Abbaye de Bernay

Place Gustave Héon

27300 BERNAY

 

Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi de 14h à 18h Fermé le lundi.
Tarifs : 5 € par personne, gratuit pour les moins de 26 ans.

 

Contact :