dimanche 18 janvier 2026

Les enveloppes d'Elisa Carriero

À corps écrits / À corps perdu


 

« Nous ne sommes pas juste des enveloppes.
Nous sommes traversé·es. 

Par les élans, les silences, les douleurs, les désirs.
Je dessine sur des enveloppes pour rappeler cela : 

que ce qui est visible contient de l’invisible.
En une pose courte, le trait cherche ce qui dépasse le corps,

 ce qui le traverse, 

ce qu’il raconte sans dire un mot. »

Elisa Carriero


Quand je franchis le seuil de l’atelier d’Elisa, la lumière inonde le vieux parquet. 

Des témoins silencieux gardent ou contemplent le lieu, impossible de trancher. 

Qu’ils soient en papier mâché, en plâtre, en pierre calcaire, ou en fil de fer

ces gardiens frappent le visiteur par leur expression d’une créativité sans borne. 

Difficile de circonscrire une seule œuvre tant les matériaux et les postures sont divers. 

Un ange imposant suit mes allées et venues, des corps sculptés ponctuent les étagères, et 

nous n’avons pas encore ouvert la boîte de Pandore !

 


Il est une enveloppe que l’on oublie, que l’on saccage ou que l’on sublime. 

Si elle abrite nos lettres ouvertes, elle porte aussi nos blessures les plus secrètes. 

Son langage préexiste à toute langue, et reste puissant, même lorsque nous accédons à la parole. 

Si elle pouvait s’adresser à l’esprit qu’elle héberge, voici ce qu’elle dirait peut-être :

“Je suis un battement de cils ou un haut-le-cœur, 

un flux d'énergie qui rugit comme un torrent ou un sentiment d’abattement qui ruisselle.

Je te porte dans ton voyage sur cette Terre, je suis présence et résilience. 


Le choix de certaines œuvres pour les figer sur papier glacé s’annonce épineux ; 

chacune d’entre elles a son histoire. 

Elisa ouvre d’autres cartons à dessins, me montre sa boîte à poses

d’où sortent encore plus de silhouettes couchées cette fois sur des enveloppes. 

Capturer un corps par le regard s’avère une entreprise artistique ou une aventure humaine passionnante ; 

dans les deux cas, seuls des fragments subsistent de cette quête. 

La globalité nous échappe, la perception s’accroche à un contour ou à une ombre, 

et l’imaginaire ne se substitue pas tout à fait au réel pour cerner l’intégralité de la chair. 

Ainsi nous nous contentons d’images en bribes des autres et de nous-mêmes.

 


Tes cris me transpercent lorsque l’on te fait du mal et qu’une blessure cruelle nous sépare. 

Alors je me recroqueville, transie dans ta douleur. 

Puis je tente de te réparer, autant de fois que possible, je cicatrise en silence, 

tapie dans tes replis de mémoire.

 Je garde la trace de tous tes combats. 

Certains me résument à une mécanique extraordinaire, mais je suis bien plus que cela.

 Je garde trace de tout mouvement, de toute déception ou exaltation, 

de tout accident ou incident sur ton parcours, 

et je me rappelle à toi quand tu voudrais oublier cette présence éphémère qu’est la vie. 


Nous puisons à la même source sans pour autant la connaître. 

Je suis une enveloppe qui protège ton être, tes mots, ton avenir. 

Et la joie, l’amour, et le plaisir. 

Effleurement du désir ou passion des sens nous réunissent sous une même bannière. 

Alors tu proclames à la Terre entière notre innocence, et tu ne me caches plus. 

Tes mots pourront jaillir. 

Nous pourrons renaître et rejoindre la ronde de nos semblables. 

Silhouettes multiples aux contours et contournements d’une variété infinie. 

Lascives ou en mouvement, seules ou non, elles portent une humanité chancelante ou fière. 

Avec elles, dansons, chantons, et parcourons le monde à l’unisson.”

 



Et pourquoi ces formes multiples ne dialogueraient-elles pas ensemble ? 

Elisa s’affaire dans un tourbillon de papiers, de cartons et de fils de fer. 

Le bazar s’installe sur le bois du parquet dans un charivari visuel. 

La disposition des œuvres se modifie au fur et à mesure pour entrer dans le cadre. 

Perchée sur un escabeau, je réalise des prises de vue “aériennes” de cette mise en scène joyeuse.

 

 

Du tohu-bohu naît une autre structure, un corps protéiforme, 

entre télescopage visuel et patchwork formel, dont se dégage une étrange poésie, 

celle d’une diversité humaine et créative.  


Barbara Marshall

Scriptaire

https://lescriptaire.fr/


Elisa Carriero est une artiste plasticienne qui développe un travail sur le corps dans l’instant, afin de saisir l’essence même de ce contour singulier.

Par le dessin d’une part, avec sa “boîte à poses”, les enveloppes déjà cachetées et ouvertes, forment le support d’un geste instinctif, incisif, qui saisit des nus en deux minutes. Ce médium agit de par sa forte charge symbolique ; l’enveloppe est ce qui contient, ce qui protège, ce qui transmet — mais aussi ce qui peut être déchiré, ouvert, exposé.

D’autre part, un second support, un fil de fer unique, tendu, plié, enroulé, donne naissance à un corps en mouvement. Il suit le flux d’une danse, celle du modèle qui tourne et s’élance. Chaque sculpture naît d’un geste immédiat, saisi en direct, et le fil de fer devient ligne vivante. L’ombre projetée prolonge le mouvement, joue avec la lumière au-delà de la matière.

Instagram : elisa.carriero

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